Je suis (2nde partie)
J’ouvre doucement les yeux, la lumière éclatante me brûle la rétine, j’ai l’impression de n’avoir dormi que quelques heures, de manquer de sommeil.
Mais quelque chose me dérange. Une sensation étrange, dérangeante.
Doucement je prends conscience de mon corps. Je m’étonne même de ses mouvements presque réflexes, de cette commande à distance, une habitude qui viendrait de loin mais que j’ai oublié. Je suis rompue.
Autour de moi de l’impersonnel. Je ne reconnais pas cet endroit, je ne me souviens pas n’y être jamais entrée, je force ma mémoire mais c’est aussi vide et blanc que cette pièce.
Je ferme les yeux, me rendors, m’oublie à nouveau.
Je passe plusieurs jours dans le silence, tous les bruits me martèlent la tête. La visite des médecins et des infirmières me sont insupportables, c’est du bruit, du mouvement, une centrifugeuse pour mon cerveau malade.
Je finis par comprendre que je me trouve dans un hôpital suite à un grave accident de la route, j’ai fait plusieurs semaines de coma.
Je n’arrive toujours pas à parler, ma gorge est sèche et ma tête est vide. Je ne me souviens pas.
Encore quelques jours de solitude mais des progrès visibles. Je parle. Beaucoup de discussion, d’entretien avec les médecins, les psychologues. On autorise enfin ma famille à venir me voir. Je suis impatiente, espérant que leur visage me seront familiers, qu’ils m’aideront à me souvenir. Jusqu’ici je ne sais rien de moi.
Mon prénom et mon nom de famille ce sont les médecins qui me l’ont appris. On m’a redonné mon portefeuille mais les documents à l’intérieur ne m’ont pas appris grand-chose : une carte d’identité avec mon adresse, un permis de conduire, une carte de vote, un attestation de la sécurité sociale, des cartes de fidélité… pas de quoi alimenter mon cerveau. Tout ce que j’ai pu apprendre de moi avec ça c’est la tête que j’avais avant.
Aujourd’hui je suis loin de ressembler à cette jeune femme souriante, maquillée, coiffée… mes cheveux ont été rasés car la plupart ont brulé dans l’incendie de la voiture, mon visage, mes bras et mes jambes sont marqués par des cicatrices et des brûlures, on a dû me greffer un peu de peau sur la joue…
Alors la visite de cette famille m’impatiente et m’angoisse. Pour finalement me décevoir. Leur visage, leur nom, leurs souvenirs ne m’appartiennent pas, ne font aucun écho en moi. J’ai de la peine pour eux, surtout pour cette mère. Elle aussi espérait beaucoup de ce premier contact, elle aussi, je l’ai vu, est repartie déçue.
Les jours qui suivent se ressemblent : rééducation motrice et intellectuelle, entretien avec les psychologues, visite de la famille. On me montre des photos.
Et puis un jour on me montre la photo. Moi avec deux autres personnes : un homme plutôt grand, des yeux gris-vert, un visage fin, des cheveux châtains et puis un enfant, il nous ressemble, il a de grands yeux ronds noirs, une frimousse à croquer, un sourire espiègle. En moi c’est l’écho d’un cri, du bruit, de la violence. Puis plus rien. On m’apprend qu’il s’agit de mon époux et de mon fils, tout deux décédé dans l’accident.
Je comprends qu’on ne m’a pas montré cette photo par hasard. On attend de moi une réaction, sans doute des larmes. Hormis cet abyme qui me ronge, cette angoisse qui m’étreint, rien. Alors je jette tout en l’air, crie de sortir, bouscule les gens près de moi. De la colère. De la colère et de la honte. Quel genre de personne suis-je pour ne pas me souvenir d’eux, pour ne pas ressentir la moindre émotion, où a disparu cet écho de souvenir en moi ! Qui suis-je finalement ?
Peu après cet épisode, les entretiens avec les psychologues deviennent de plus en plus récurrents mais cela me fait du bien. J’explique ma colère. Et eux, transmet à cette famille en peine mes doutes, mes douleurs et mon amnésie totale.
Cette famille qui continue à venir me voir tous les jours, à me parler, à espérer. Je m’aperçois que des liens se créent, de la tendresse nait mais toujours cette douleur. Parfois je fais un geste anodin et je les vois sourire. Je leur demande pourquoi et toujours me répondent : «c’est ce que tu faisais avant quand tu étais fatiguée, malade ou contente…». Aujourd’hui ne sont que des vestiges de mon passé. J’ai honte que mon corps se souvienne mieux que moi.
Les nuits deviennent insomniantes. Soudain, me voilà prise de panique au moment de dormir. Je sursaute au moindre bruit, j’ai peur des ombres. Le sommeil finit toujours par l’emporter mais toujours le bruit, la tôle qui se froisse, l’oppression métallique sur mon corps. Ce sont des réminiscences. Je commence à me souvenir de l’accident. Mais encore une fois c’est mon corps qui se souvient.
Et les jours se suivent, se ressemblent, une mécanique bien rôdée mais le moindre changement dans mon programme me perturbe, m’effraie. Je fais des progrès immenses, je finis par récupérer mes facultés intellectuelles : je peux écrire et associer des images. Je me sens bien, quelques douleurs musculaires et articulaires mais de ce point de vue là, les progrès aussi sont au rendez-vous.
Mes cheveux repoussent, on m’apporte du maquillage et du parfum, des habits neufs. Ce sont des moments de rire et de joie, le réapprentissage de la féminité, quelques larmes.
On décide de me faire faire une balade dans le parc de l’hôpital. Refus catégorique, crise de larmes. J’ai peur qu’on m’enlève de cette sécurité que m’apportent ces murs. Mais avec la force de la persuasion, je finis par sortir.
Il fait beau, c’est le printemps. Je prends conscience que je viens de passer plus d’un an enfermée et que le monde à continuer sa course folle. Quelques fleurs sont écloses, elles dégagent un doux parfum. Le vent joue avec les feuilles des arbres produisant un chant apaisant. On fait juste quelques pas, je n’en peux plus, on s’assoit sur un banc. Le vent caresse ma nuque encore nue, fait danser le bas de ma robe. J’aime cette sensation et je sais que je l’ai toujours aimé.
Maintenant j’apprends à écouter mon corps puisque lui se souvient. J’apprends à progresser avec, à en tirer force et leçon et non plus me battre contre lui. Le vent m’apporte les murmures d’un nouvel avenir, je me sens bien, entourée par les équipes soignantes, par cette nouvelle famille, entourée aussi par leur amour et l’amour de mes disparus.
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