Mal de toi
Attention: avant de lire le texte, lisez bien ce petit encart.
Ce texte n'est pas une éloge ni une incitation à la maltraitance.
Je me suis simplement positionnée comme un enfant dont l'éducation a toujours été celle alliant amour/violence pour faire prendre conscience des sentiments d'un enfant dans ce cas (et encore je pense être bien loin de la vérité) et surtout ce que peut entendre les gendarmes et les équipes des unités spécialisées dans la maltraitance infantile.
Ils font un travail exemplaire et difficile.
C’est la confusion. Je ne comprends pas comment j’ai pu atterrir là, entre ses deux femmes, à parler de ça, de ma vie, dans ce milieu si inhospitalier, si inconnu, étrange. Je sens comme un danger mais je n’arrive pas à le distinguer.
Elles sont là, elles m’écoutent. Elles ont l’air si compréhensives, si gentilles. Et pourtant leur regard est d’acier, accusateur, on y lit l’incompréhension, l’horreur, la révolte. Elles notent, tout, rapidement.
Je ne comprends pas. Hier, tout était encore si normal pour moi. Aujourd’hui tout vole en éclat.
Ma mère… je l’aime. Comme un fils se doit d’aimer sa mère. Je l’aime, je la protègerai de tout. Elles me demandent de raconter, encore une fois je raconte.
Jusqu’ici ma vie était normale. J’ai grandit comme ça, je me suis habitué à ça. C’était normal.
Et puis comme ça arrive à tout le monde, je suis tombé amoureux. Ma première petite amie à 13 ans. J’étais bien avec elle, elle me donnait l’impression d’être un autre. Je ne comprenais pas toujours ses attitudes parce qu’en fait je ne les connaissais pas. Elle m’a appris ce qu’a priori j’ai été privé pendant 13 ans. Mais cela m’a-t-il manqué ? Parfois je me dis que oui, parce que je suis souvent maladroit avec elle, je me rends idiot et je n’aime pas ça.
On était tellement amoureux qu’on a voulu franchir le pas. J’ai été impressionné par son corps si blanc, si pur, si doux, si beau, si parfait.
Elle, elle a été effrayée par toutes les marques sur le mien : les brûlures, les ecchymoses, les cicatrices. Je ne pensais pas que cela pouvait faire peur. Toutes ces marques sont mon quotidien. Elles sont le témoignage de l’amour de ma mère. J’ai voulu lui faire comprendre mais elle n’arrêtait pas de dire que ce n’était pas normal, que c’était immonde et elle est partie tout raconter à ses parents. Comme un imbécile, une fois de plus, je suis resté dans la chambre, à moitié nu.
C’est son père qui est entré. Il était en colère. J’ai d’abord cru qu’il allait me frapper pour avoir voulu faire l’amour avec sa fille. Il m’a empoigné et m’a amené vers la lumière. Il n’a rien dit, il m’a regardé… et il est parti. Ensuite, ma copine est revenue, elle s’est blottie contre moi en me disant que tout allait s’arranger.
Quelques minutes plus tard, ce sont les gendarmes qui sont arrivés. J’ai été emmené, j’ai répondu à leur question.
Oui c’est ma mère qui m’a fait ça, mais elle allait mal. Ce n’est pas facile pour elle de m’élever, elle est toute seule, elle travaille beaucoup. Mais elle m’aime. Je me souviens qu’elle m’aime car j’ai pleins de souvenirs heureux avec elle, des journées, des sorties, des balades où on arrêtait pas de rire.
Oui c’est vrai, parfois elle me fait mal. Mais parce qu’elle me punit. On punit ses enfants quand ils font une bêtise.
Pour moi c’était normal, les brûlures de cigarette, les coups de poings, les coups de pieds… j’ai grandit comme ça. Avec ma mère on veille chacun l’un sur l’autre.
Les gendarmes m’ont ensuite emmené ici, dans cet hôpital, et me voilà devant vous mesdames, à vous raconter la même chose.
Et plus j’avance dans mon récit, plus je vois vos mines défaites, plus je me dis que ma copine avait tord : rien ne va s’arranger. J’ai compris qui vous êtes, vous médecin, vous psychologue. J’ai compris que les gendarmes qui m’attendent dehors repartiront avec vos comptes-rendus et qu’une fois sorti de cette salle d’examen, je ne rentrerai pas chez moi, je ne verrai plus ma mère.
Moi je l’aime ma mère. Je sens bien que pour vous c’est illogique, mais je l’aime. Et d’une certaine façon, bien maladroite sans doute, elle m’aime aussi.
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