Un peu de liberté...

L'arrêt de bus

     


Monsieur et Madame Martin sont un gentil couple de retraités. Ceux sont mes voisins. Lui est un ancien banquier, elle une ancienne couturière. Ils coulent une retraite paisible faite de jardinage et bricolage pour Monsieur, de couture et de cuisine pour Madame. Ils ne reçoivent jamais de visite, ils sont seuls, ensembles et semblent heureux ainsi.

 

Un jour, de la fenêtre de ma chambre, je m’aperçois qu’il y a du mouvement chez Monsieur et Madame Martin Beaucoup de voitures se garent dans la cour et sur les trottoirs, en descendent des gens habillés sombrement et en pleurs. Et je vois Madame Martin saluer tous ces gens; comme elle semble vieille ainsi, habillée de noir, les traits tirés, les yeux rouges. Avec mes parents, nous sommes allés lui présenter nos condoléances. Monsieur Martin était gentil.

 

Les jours passent et les voitures se font de plus en plus rares. Elles ne viennent même plus. Madame Martin ne sort plus.

 

Un matin où j’attends le bus qui m’emmènera au collègue, j’aperçois Madame Martin assise à l’arrêt, mise sur son trente et un, coquettement parée et maquillée. Elle a l’air sereine, un sourire discret étire doucement ses lèvres, elle a le regard un peu absent. Je la regarde mais le bus arrive alors je me fraye un passage parmi la foule d’autres élèves et monte.

 

Le soir, en descendant à l’arrêt, Madame Martin est là, à la même place, la même expression quoiqu’un peu fatiguée. Sans doute est-elle descendue au bus d’avant et se repose avant de rentrer chez elle. Je passe mon chemin.

 

Les jours s’égrènent et Madame Martin est toujours à l’arrêt de bus, matin et soir, toujours élégante. Des camarades ont commencé à se moquer d’elle mais elle reste imperturbable. Je commence moi aussi à me demander si finalement elle n’aurait pas perdu la tête après la mort de son époux.

 

Un soir, alors que je mets les couverts pour passer à table, je l’aperçois par la fenêtre de la salle à manger, assise à l’arrêt. A cette heure c’est sûr, plus aucun bus ne passe. Je commence vraiment à m’inquiéter pour cette petite dame.

 

«- Maman, s’il te plait, viens voir.

- Qu’y a-t-il Thomas ?, elle se rapproche de moi et regarde elle aussi Madame Martin sur son siège. Et bien que fait-elle là Madame Martin ? Plus aucun bus ne passe à cette heure !

- Maman, elle est tous les jours là, à l’arrêt. Elle y est quand je pars en cours et le soir quand je reviens. Elle ne bouge pas de place.

- Ah oui ? C’est étonnant de la part de cette femme… Tu devrais aller la voir et lui dire de rentrer chez elle. Si elle te paraît étrange, appelle nous, avec ton père on la ramènera d’accord ?

- OK», dis-je sans grande envie de sortir à une heure pareille pour discuter avec une vieille dame complètement folle.

 

Me voilà donc sur le trottoir et je m’approche de l’arrêt. Madame Martin ne bouge pas, elle continue à avoir cette expression d’attente béate qui en cette circonstance ne me paraît vraiment pas normale. Pourvu qu’elle ne se mette pas à hurler ou à me sauter dessus quand je vais lui parler. Après tout, on ne sait pas de quoi sont capables les gens comme ça.

 

«Madame Martin ?» Aucune réaction, ça commence bien. «Madame Martin ? C’est le petit Thom d’en face, votre voisin». Si elle a compris, elle ne laisse rien paraître. C’est vraiment inquiétant. Alors je continue sans savoir si elle m’entend, d’une voix à peine rassurée : «Vous savez à cette heure plus aucun bus ne vient. Vous devriez rentrer chez vous, la nuit est tombée et il va faire froid». Elle tourne vers moi son regard étrangement vide.

 

C’est un sentiment étrange qui vous envahit quand une personne qui vous connaît vous regarde comme si c’était la première fois qu’elle vous voyait. Je ressentais un mélange d’émotion allant de la peur à l’inquiétude puis encore à la peur.

 

«Tiens, le petit Thom. Assieds toi donc veux-tu ?»

 

Je lui ai donc obéit, m’asseyant à ses côtés à la fois inquiet par son comportement mais également légèrement rassuré qu’elle m’ait reconnu.

 

«- Madame, vous ne devriez pas rester là en pleine nuit. Plus aucun bus ne passe à cette heure.

- Oh je sais Thomas, mais ce n’est pas le bus que j’attends.

- Ah bon ? Mais que faites-vous là alors ? »

 

Le ton de ma voix devait être celui d’un enfant en bas âge qui pose des questions stupides auxquelles les adultes sourient tendrement comme le fit Madame Martin après mon exclamation. A dire vrai, cela ne me concernait pas mais la curiosité l’avait emporté. Si elle n’était pas folle, je me demandais bien ce qu’elle pouvait attendre toute la journée et ce soir là en particulier.

 

«Tu sais Thomas, ce que je vais te dire va te paraître dément, et peut-être l’est-il, mais en fait j’attends mon mari.» Et elle continuait de me regarder avec son sourire comme si ce qu’elle venait de dire coulait purement de source.

 

«Mais Madame Martin, votre mari… il est mort.

- Oui Thomas, il est mort», dit-elle sombrement. C’est alors que je m’aperçus de la vieillesse de cette femme, des combats qu’elle avait mené, du temps et de son ouvrage sur elle. «Vois-tu Thomas, lorsque je me suis mariée avec Yves, j’étais sûre et certaine de partir en même temps que lui. On s’était juré un amour jusqu’à ce que le mort nous sépare. Ce n’est la mort qui sépare les êtres, et l’amour ne meurt pas Thomas. Il continue à exister même au delà des frontières de notre monde matériel.» Elle se tut un instant, puis repris avec une lassitude que jusqu’à ce soir je ne lui connaissais pas «J’ai quatre-vingt ans Thomas, ma vie est derrière moi. Je n’ai pas envie de continuer mais je suis trop peureuse pour mettre un terme à tout ça.»

 

Je ne savais que lui dire. Pourtant c’était à ce moment que je devrais dire quelque chose, elle venait très clairement d’exprimer le souhait de mourir. Je passais en revue toutes les bonnes formules d’usage, j’avais envie de lui dire «Mais pensez à vos enfants !» et je me suis souvenu que depuis les funérailles, aucun de ses enfants n’était passé la voir, que si Madame Martin attendait seule à un arrêt de bus que le fantôme de son époux vienne la chercher c’était que justement sa vie n’était peuplée que de fantômes.

 

«Il va venir vous chercher en bus ?»

 

La question idiote. Comment ai-je pu poser une question aussi idiote !

 

«Je ne sais pas… Il m’a semblé judicieux que pour un départ, rien ne vaut l’arrêt de bus juste en face de chez soi non ?

- Si peut-être, mais c’est quand même une drôle de destination…

- Quand on sait qu’il ne vous reste plus rien à vivre d’autre, c’est la meilleure destination petit Thom.

- Comment pouvez-vous être sûre qu’il ne vous reste plus rien à vivre ? Il y a toujours des choses à vivre, à expérimenter, des rencontres à faire, des choses à apprendre. Vous avez bien des rêves qui ne se sont jamais réalisés ? Des voyages que vous aimeriez faire ?

- Oui bien sûr. Mais à quoi bon les faire seul ? Thomas, il ne me reste rien à vivre car ce dont je rêvais, je le rêvais à deux. Et puis des rencontres à mon âge ! Si c’est pour faire du bridge ou un loto non merci. Je suis vieille peut-être mais je n’ai pas envie de coller à cette image de petits vieux du dimanche.» Elle partit d’un éclat de rire sur cette dernière phrase et soudain j’ai vu la jeune femme qu’elle avait été, étonnement belle, vive d’esprit, aventureuse. D’où me venait cette image ? Je ne l’avais pas inventé, ce genre de flash sont bien réels, j’était sûr que la jeune femme que j’entendis rire était la même personne que cette petite mamie attendant la mort.

 

«Vous deviez être belle dans votre jeunesse.»

 

Et c’est reparti, encore des idioties. Elle parut étonnée… ou peut-être frustrée car une femme belle le reste toute la vie même en vieillissant.

 

«Euh oui je l’étais… aux dires de mes amies et de Yves… Pourquoi dis-tu cela ?

- Parce que quand vous avez ri tout à l’heure,… je vous ai vu … toute jeune … et vous étiez belle… Désolé.

- De quoi ?

-Vous devez pensé que je vous manque de respect. Et puis vous devez trouver bizarre ce que je vous ai dit… que je vous ai vu jeune.

- Je ne pense pas que tu me manques de respect en me disant que ma jeunesse, même belle, est passée. Tu me regardes telle que je suis aujourd’hui, une vieille femme. Mais tu m’as vu avec des yeux neufs. C’est plutôt rare. Et puis question bizarrerie, je te signale que tu es en conversation avec une vieille dame qui attend son mari mort à un arrêt de bus.

- Ce n’est pas faux… on est tous les deux bizarres alors.»

 

J’aurai peut-être dû la laisser seule et rentrer chez moi, dire aux parents ce qu’elle attendait. Ils s’en seraient occupés, ils auraient appelé les pompiers qui l’auraient emmené à l’hôpital où elle aurait fini par être internée dans une maison de retraite minable, seule et avec ses fantômes. Mais je n’avais pas envie de partir. Madame Martin n’était pas folle, elle était malheureuse. On ne laisse pas seul quelqu’un de malheureux.

 

Quelque chose me retenait auprès de cette femme. Je ressentais comme un élan de tendresse, un amour pour elle, mais un amour qui n’était pas le mien. Sans m’en rendre compte, je lui pris la main. J’avais dû lui dire quelque chose car elle me regardait un peu effarée. J’avais dû dire une autre ânerie, j’étais champion à l’époque, aujourd’hui encore sans doute. Puis elle sourit, de ces sourires qui parlent, vous reconnait mais qui reconnaissait-elle vraiment ?

 

«Tu as raison Thomas, il est l’heure. Rentre chez toi jeune homme.» Avais-je dit tout haut ce que je pensais tout bas ? L’hôpital, la maison de retraite et tout ? Etais-je idiot à ce point !

 

«Et vous Madame Martin ?

- Mon bus est arrivé petit Thom.» Tout en disant cela, elle me montrait le bout de la rue de son doigt plié par l’arthrite. Je distinguais une silhouette, grande, svelte, celle d’un homme en costume et chapeau. Un gentleman vu de loin.

- Ah. On ne va plus se revoir alors ?

- Je le crains en effet… Je te remercie Thomas. Tu m’as apporté plus que ta compagnie ce soir.

- Ah bon ?

- Rentre maintenant, tes parents t’attendent pour diner»

 

Je ne discutais pas. Sans savoir pourquoi ni comment, j’étais persuadé que l’homme attendait ma petite voisine et qu’il ne lui voulait pas de mal. Lentement, je me dirigeais vers la maison. Arrivé à l’entrée, la main sur la poignet, je me suis retourné pour observer le bout de la rue. Le lampadaire les éclairait. L’homme était jeune, les cheveux noirs ébènes, élégant et courtois. Madame Martin aussi était jeune, telle que je l’avais entraperçu. Leur bus était arrivé, un signe de la main dans ma direction et au revoir. Je rentrais.

 

Depuis cette fameuse nuit, je n’ai plus repensé à mes voisins, les Martin ni à cette nuit où je fus témoin de la disparition d’une vie.

 

Une vingtaine d’année après je m’étais marié. Ma femme était belle, vivante, pétillante et vive d’esprit. Elle était écrivain. Moi, je travaillais dans une société de software. Notre vie était paisible, ponctuée par les cris des enfants, on était heureux.

 

Une nuit je fis un rêve. Je revoyais l’arrêt de bus en face de chez mes parents. Un homme y était assis. Je m’approchais de lui, chacun conscient de l’autre, s’attendant mutuellement dans un respect craintif. Il se retourna vers moi, et ce fut comme si je me regardais dans un miroir. La ressemblance était frappante malgré les années qui nous séparaient. L’homme était vieux mais l’homme c’était moi. «Je m’appelle Thomas, je suis le petit Thom du quartier».

«Je m’appelle Yves, et je te connais Thomas.»

 

Ce fut tout. Alors le matin en me réveillant je courus à la salle de bain, emprunt de cet angoissant rêve et je me regardais dans la glace. Yves ou Thomas ? Le miroir me répondit «Tu es Thomas». Claire arriva derrière moi et m’enlaça encore endormie. A ce moment là je su. On mourra ensemble. On s’était juré qu’on s’aimerait jusqu’à ce que la mort nous sépare mais jamais on ne sera séparé, il existera toujours une partie de nous quelque part. On partira tous les deux, ou je viendrai la chercher.

 

Comme Yves est venu chercher sa femme à un arrêt de bus, Claire je te promets, je viendrai. Je t’aime.

 



01/02/2009
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